Session extraordinaire

de l’Assemblée Générale de l’Onu 

Genève:26-30 juin 2000

 

Interventions de la délégation algérienne


 
 

Sommaire

 

Sommet social de Genève : 26 au 30 juin 2000

 L’Onu a ouvert lundi 26 juin à Genève un sommet, présidé par le Président de la Namibie et consacré aux questions sociales dont l’éradication de la pauvreté.

 Durant cinq jours, il s’agira, pour les chefs d'état et de gouvernement et autres représentants des états membres de l’Onu, d'évaluer le parcours accompli depuis le sommet de Copenhague qui avait, pour la 1ere fois dans l'histoire de l'humanité, élevé le développement social au rang de préoccupation universelle, visant l'élimination de la pauvreté extrême, la promotion du plein-emploi, et l'intégration sociale, fondée sur le respect et la protection des droits de l'homme.

 Au vu des résultats, les objectifs de Copenhague sont loin d’avoir été réalisés et la situation s’est même aggravée dans l’hémisphère sud de la planète où la famine et les maladies sont devenues endémiques.

 A l’origine de cette situation, l’échange inégal instauré par le colonialisme qui au lieu de disparaître, s’est développé avec de nouveaux paramètres liés aux évolutions dans le monde. Les politiques d’ajustement structurels imposées par les institutions financières mondiales et la mondialisation ont même élargi la pauvreté aux pays émergeants, l’économie, selon les théoriciens du nouvel ordre mondial, ne devant être appréhendée que par des scores et des chiffres, laissant de côté les questions sociales.

 A l’ouverture de ce sommet, qui s’est déroulé sous le thème "  le développement social pour tous à l’heure de la mondialisation ", M Kofi Annan secrétaire général de l’Onu, qui a présenté un rapport intitulé un " monde meilleur pour tous ", co-signé par les organes internationaux s’occupant du développement tels la Banque mondiale et le fonds monétaire international, a reconnu, rejoignant ainsi les pays en développement, que, pour que la croissance économique soit durable et bénéficie au plus grand nombre, il faut investir dans les êtres humains, leur santé, leur éducation et leur sécurité et que le bien être social et le bien être économique ne sont pas des notions distinctes.

 La conférence de l’Onu devrait adopter une déclaration politique réaffirmant la volonté de la communauté internationale de lutter contre la pauvreté avec l’objectif de la réduire de moitié d’ici 2015 et le sommet de Genève devrait avancer des mesures pour que la mondialisation ne devienne pas l’ennemi du développement social.

 Il devrait tout au moins, inciter les plus riches des Etats membres de l’Onu, à consacrer au moins 0,70 % de leur produit national brut (PNB), à l’aide publique au développement, au lieu de 0, 22 actuellement et réaffirmer le souhait de réduire voire supprimer la dette des pays les plus pauvres, évaluée par le G8 (les pays les plus industrialisés plus la Russie), en 1999, à 214 milliards de dollars pour les 41 pays les plus pauvres, dont la plupart sont en Afrique .

 L’Algérie qui assure la présidence de l’OUA, est représentée à ce sommet, par M. Noureddine Boukrouh, ministre de la PME/PMI, qui a prononcé une allocution au nom de l'Algérie au cours de cette session

 Parallèlement à la session de l’assemblée générale de l’Onu, le ministre de la Pme/Pmi participera au forum de Crans-Montana en qualité de représentant spécial du Président de la République et prononcera en son nom un discours en séance plénière inaugurale..

 Cette XI eme session annuelle du forum réunira du 28 juin au 2 juillet 2000 de nombreux chefs d'état et de gouvernement ainsi que des représentants d'organisations internationales pour se concerter avec les décideurs du monde économique sur les grandes préoccupations de la communauté internationale en ce début du XXI eme siècle.

 Rappelons que M. Noureddine Boukrouh, a pris part  le 26 juin 2000 à l'ouverture des travaux du séminaire sur le partenariat des villes contre la pauvreté organisé à l'initiative du Pnud, en collaboration avec la ville de Genève, et a prononcé une allocution à cette occasion.  

En marge de ces rencontres internationales M. Boukrouh doit avoir des entretiens officiels avec un certain nombre de responsables gouvernementales des pays représentes à ces manifestations.

 



Interventions de M. Boukrouh , ministre de la PME/PMI, et représentant spécial du Président de la République

A l'Assemblée Générale extraordinaire  de l’Onu:

Genève le 26 juin 2000

Monsieur le Président,

Messieurs les Chefs d’Etat,

Messieurs les Chefs de Gouvernement,

Messieurs les Ministres,

Excellences, Mesdames et Messieurs,

 Permettez-moi tout d’abord d’adresser au nom de la délégation algérienne, mes sincères remerciements aux autorités helvétiques, et à leur tête M. Adolf Ogi, Président de la Confédération, pour les efforts qu’ils ont déployés à l’effet d’assurer le succès de cette rencontre exceptionnelle.

 Je ne manquerai pas de saisir cette occasion pour exprimer toute notre satisfaction à l’endroit de M. Théo Ben Gurirab, Président en exercice de la 54ème AG/ONU, qui dirige avec professionnalisme nos travaux, et féliciter par la même, les autres membres du bureau pour leur élection méritée. 

Je voudrais également m’acquitter au nom de l’Algérie d’un devoir, celui de rendre un hommage particulier à M. Koffi Anan, Secrétaire Général de l’ONU, et à travers lui à toute la famille du système des Nations Unies qui, par la convocation d’une telle session, réaffirment le rôle de pionnier de notre Organisation et son engagement en faveur d’un nouveau paradigme du développement. 

Monsieur le Président,

 Cinq années se sont écoulées depuis le Sommet Mondial sur le Développement Social de 1995, qui a, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, élevé le développement social au rang de préoccupation universelle.

 Ce développement à visage humain s’appuie sur des valeurs dont l’universalité ne cesse de s’affirmer chaque jour. Le respect de la dignité humaine, la bonne gouvernance, l’équité et la participation, sont autant d’éléments d’une nouvelle réalité qui gagne inexorablement du terrain partout dans le monde. 

Si l’on ne peut que se réjouir de cette formidable avancée, notamment dans la prise de conscience quant à l’urgence que revêtent les grands problèmes sociaux de l’heure, il n’en demeure pas moins que les résultats des évaluations à mi-parcours des différents conférences et sommets mondiaux, sont loin d’être satisfaisants. 

Au titre des progrès enregistrés au niveau global, la prise de conscience universelle de la dimension sociale du développement économique constitue le plus grand acquis.

 C’est cette prise de conscience qui a permis que des efforts en direction des secteurs sociaux et des populations les plus démunies se soient intensifiés. Et si, un peu partout dans le monde, une amélioration de certains indicateurs sociaux s’est opérée, comme l’espérance de vie, l’alphabétisation, la mortalité infantile ou encore l’accès aux services sociaux de base, il reste que ces progrès sont insuffisants et demeurent en deçà des objectifs du Sommet de Copenhague.

 Cette modeste évolution est cependant très inégale entre pays et régions du monde, et la différentiation traduit en fait un creusement des inégalités dans les niveaux de développement culturel et technique, ainsi que dans les conditions de vie entre pays du Nord développés, et pays du Sud en voie de développement. 

 Une évolution moins favorable encore est également observée pour d’autres aspects du développement social : augmentation du chômage, élargissement de la pauvreté et des inégalités, persistance de conflits locaux ou régionaux.

La mondialisation et la libéralisation du commerce et des flux de capitaux conçues et organisées par les pays développés en fonction d’abord de leurs propres intérêts, ont davantage handicapé les économies du Sud :

 

  • la détérioration des termes de l’échange s’est poursuivie,
  • la vulnérabilité à des chocs financiers brutaux nés de spéculations financières s’est accrue,
  • le fossé technologique s’est élargi,
  • les mécanismes de traitement de la dette et le schéma des relations financières ont paradoxalement provoqué des transferts nets des pays pauvres vers les pays riches,
  • des restrictions d’accès aux marchés des pays développés pour des produits des pays du sud qui disposent d’un avantage comparatif sont pratiquées.

 Ces aspects négatifs pour les pays en voie de développement, mais aussi pour l’économie mondiale, ont été aggravés par une baisse constante de l’Aide Public au Développement, alors que les besoins n’ont cessé d’évoluer à la hausse, et par un changement de sa répartition, qui s’est réalisée au détriment des pays les moins avancés.

 Le fardeau de la dette et de son service s’est alourdi, amenuisant davantage les ressources pouvant être consacrées au développement social. Il est vrai qu’une évolution récente s’est opérée sur la question et que des initiatives ont été prises en vue de son allégement. Néanmoins, tout en soulignant le caractère positif de l’attitude des pays créanciers, les conditionnalités accompagnant la mise en œuvre de ces initiatives réduisent souvent leur portée.

 Cette évolution du contexte économique mondial a affecté de façon particulière l’Afrique, notamment subsaharienne : 

  • la pauvreté s’y est plus étendue qu’ailleurs, l’écart entre pauvres et très pauvres s’étant encore élargi,
  • les conflits locaux et régionaux empêchent toujours toute amélioration de la situation sociale dans certains pays,
  • l’Afrique continue d’être exclue du circuit des échanges internationaux et des marchés financiers, confirmant ainsi une marginalisation qui dure depuis vingt ans,
  • l’Afrique ploie sous le fardeau d’une dette extérieure trop lourde qui obère toute velléité de développement

Monsieur le Président,

 La décennie qui vient de s’écouler a été la période la plus difficile de la jeune histoire de mon pays. 

Aux graves conséquences sociales induites par des réformes en profondeur visant la transformation du système économique à gestion centralisée, en système à régulation par le marché, s’est ajoutée la terrible épreuve d’un terrorisme aveugle et destructeur. 

Cette complexité exceptionnelle de la situation économique et sociale a nécessité de gros efforts pour contenir la dégradation des conditions de vie de la population dont des pans de plus en plus larges sont guettés par le chômage, la pauvreté et l’exclusion sociale. 

Il a fallu un vaste ressaisissement national, exprimé par le référendum sur la concorde civile de septembre 1999, pour que se rétablissent la paix civile et la sécurité, préalables à toute développement économique durable et à toute démocratie stable. 

Parallèlement, et en accompagnement des réformes économiques engagées avec la participation de la Banque Mondiale et du FMI, l’action sociale de l’Etat, s’est renforcée, conduisant au rétablissement et à la consolidation des équilibres du système de sécurité sociale qui concerne plus de 80 % de la population, ainsi que son élargissement par l’institution d’un dispositif assurance-chômage destiné à faire face aux conséquences de la restructuration du secteur économique. 

Une Conférence Nationale consacrée à la politique sociale sera convoquée sous le haut patronage de Monsieur le Président de la République en octobre 2000 et aura à définir les contours et les objectifs d’une stratégie de développement social conforme aux indications contenues dans la Déclaration et le programme d’action de Copenhague. 

Monsieur le Président,

 Avant de terminer mon propos, je voudrais préciser qu’en dépit des résultats mitigés que l’évaluation du Sommet de Copenhague révèle, nous ne nous empêchons pas pour autant de nourrir l’espoir de voir les retards accusés rapidement comblés.

 L’Assemblée du Millénaire, prévue à New-York en septembre prochain, constituera un rendez-vous à ne pas manquer pour réaffirmer la volonté de la Communauté Internationale en faveur d’un nouvel ordre mondial, dans lequel les nouvelles générations pourront entamer le nouveau millénaire, libérées du spectre de la faim, des maladies, et de toutes formes de conflits et de violences. 

Enfin, nous sommes convaincus que seule une démarche collective, concertée et solidaire de la Communauté Internationale, serait à même de faciliter l’avènement d’un tel ordre.

 Je vous remercie de votre attention.

 


- Au séminaire : Partenariat des villes sur la lutte contre  la pauvreté urbaine

Genève, le  26 juin 2000

 Messieurs les Ministres

Messieurs les Ambassadeurs

Messieurs les Maires

Honorables Invités

 Je voudrais tout d’abord adresser nos sincères félicitations au Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) ainsi qu’à la ville hôte de Genève pour cette excellente initiative d’organiser ce Séminaire sur la lutte contre la pauvreté urbaine dans le contexte de la Session Spéciale de l’Assemblée Générale des Nations Unies. Je voudrais en même temps exprimer notre satisfaction de voir ici rassemblés des représentants de municipalités de tous les continents pour donner suite aux recommandations des Forums de l’Alliance Mondiale des Villes contre la Pauvreté organisées à Lyon en octobre 1998, à Alger en juin 1999 et à Genève en avril 2000.

 Je vous remercie de m’avoir invité à prononcer une allocution à l’occasion de vos travaux que vous avez judicieusement centrés sur les divers partenariats à promouvoir et à développer pour lutter plus efficacement contre la pauvreté urbaine.

 La pauvreté urbaine a un aspect particulier. On peut être pauvre en milieu rural, on n’y est jamais inadapté ou exclu en raison de la force des liens familiaux et sociaux. Mais la pauvreté dans les villes ajoute la solitude et l’exclusion au manque de travail, de logement et de soins. Vous vous attaquez donc à un problème crucial du siècle à venir en raison de l’urbanisation croissante de la planète.

 Dans moins d’une année, à l’aube du nouveau millénaire, une révolution urbaine s’annonce : pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la moitié de la population mondiale vivra dans les villes. Ce phénomène s’accélère et l’Afrique considérée comme le continent le moins urbanisé aura deux tiers de sa population urbanisée à l’horizon 2020. 

Une grande partie de ces populations n’a pas accès aux services sociaux de base, par manque d’infrastructures et de ressources. Dès lors, votre responsabilité d’élus municipaux, proches des populations, s’accroît car désormais il faudra faire mieux avec moins, en sachant discerner les besoins prioritaires, faire des économies et contrôler strictement les dépenses, voire trouver de nouvelles sources de financement. Cela s’appelle la bonne gouvernance. 

Votre rencontre interpelle, à juste titre, la politique des Etats dès lors que l’on traite de l’emploi, de la fiscalité locale à même de compenser les charges accrues des villes, de l’attention à apporter à la santé, à l’éducation, et aux problèmes sociaux en général. 

Cette rencontre interpelle également la communauté internationale dont l’aide multilatérale au développement a dramatiquement régressé ces dernières années. De même que, connaissant la relation entre endettement et pauvreté, la responsabilité des pays industrialisés et des institutions financières internationales pour réduire le poids de la dette des pays en développement et prendre en compte le droit des peuples au développement dans le traitement de cette dette, reste entière.

 La sagesse est de conjuguer dans chaque pays les efforts de l’Etat, des municipalité et de la société civile, en s’appuyant en même temps sur la coopération régionale et internationale, au plan bilatéral et multilatéral. 

Dans ce cadre là, la coopération ville à ville ou la contribution des organisations non gouvernementales et des associations peuvent, grâce à leur souplesse d’action et à leur capacité d’innovation apporter un précieux concours aux pouvoirs locaux. 

J’ai relevé avec beaucoup d’intérêt dans le programme de ce Séminaire la place essentielle de la société civile dans cette mobilisation de la société. 

Ceci m’amène à vous encourager à rechercher des solutions concrètes aux problèmes sociaux qui se posent en terme de nécessité et d’urgence et d’œuvrer tous ensemble pour une planète libérée de la pauvreté et plus solidaire, dans un contexte de mondialisation aveugle aux souffrances des peuples.

 Je voudrais souligner ici et maintenant l’intérêt et la reconnaissance de gouvernement algérien pour le rôle important de l’Alliance Mondiale des Villes contre la Pauvreté du PNUD dans le combat contre la pauvreté et l’exclusion sociale en milieu urbain notamment en Afrique à travers ses actions de sensibilisation et de mobilisation. L’échange d’expériences, la promotion de partenariat et le développement de la coopération décentralisée, dont la préparation de la présente rencontre constitue une brillante illustration.

 Pour marquer cette reconnaissance, le gouvernement algérien a décidé, depuis la conférence des maires africains organisé à Alger en conjonction avec le dernier Sommet de l’OUA, de parrainer cette Alliance en l’aidant à renforcer la coordination de son réseau à partir du Bureau du PNUD à Genève.

 Nous voulons exprimer par cette contribution l’engagement de l’Algérie dans la concrétisation de la Décennie Internationale pour l’Elimination de la Pauvreté (1997 – 2006) instaurée par l’Assemblée Générale des Nations Unies.

 En conclusion, je voudrais vous souhaiter un plein succès à vos travaux, étant persuadé par avance que votre engagement et votre action pour éradiquer la pauvreté urbaine dans le monde auront une résonance favorable dans le contexte de la présente Session Spéciale de l’Assemblée Générale des Nations Unies.

 Je vous remercie.


Discours de son Excellence M. Abdelaziz BOUTEFLIKA, Président de la République Algérienne destiné au Forum de Crans Montana

28 juin – 02 juillet 2000

 Prononcé par M. Noureddine BOUKROUH

Ministre de la PME/PMI

 Représentant Spécial de Son Excellence

M. Abdelaziz BOUTEFLIKA

 

J’ai l’insigne honneur de représenter ici Son Excellence Monsieur Abdelaziz BOUTEFLIKA, Président de la République Algérienne Démocratique et Populaire, qui vous exprime ses regrets de n’avoir pu honorer personnellement l’invitation qui lui a été adressée, mais qui a néanmoins tenu à vous adresser le message que je vais avoir le privilège de lire devant vous.

 

Monsieur le Président,

Messieurs les Chefs d’Etat,

Messieurs les Chefs de Gouvernement,

Messieurs les Ministres,

Excellences,

Mesdames et Messieurs les participants,

 Le 03 Avril dernier, Son Excellence Monsieur Koffi ANNAN exposait devant l’Assemblée Générale de l’Organisation des Nations Unies un PLAN D’ACTION POUR LE XXIème SIECLE et annonçait la tenue d’un SOMMET DU MILLENAIRE en septembre prochain à New-York, où les Etats membres viendraient débattre de la manière de gouverner ENSEMBLE le monde de demain, celui de la mondialisation.

 Une profonde relation me semble exister entre l’idée généreuse qui a inspiré le PLAN D’ACTION proposé par le Secrétaire Général des Nations Unies, et les préoccupations qui ont dicté le choix du thème de ce Forum : " XXIème SIECLE, LA GESTION DES INCERTITUDES ". 

Cette relation me réconforte car elle me laisse penser que la mondialisation n’est pas perçue, à ce haut niveau de réflexion et de responsabilité, comme un mouvement de l’Histoire qui va être vécu avec enthousiasme par les uns et résignation par les autres, mais comme un projet exaltant que l’humanité est ainsi appelée à conduire et à gérer collectivement.

 Ce qui manquait précisément à ce concept, surtout lorsqu’il est appréhendé sous la version qui en a été donnée par les écoles de management américaines où il est apparu au début des années 80 (globalization), c’était d’être saisi comme autre chose, comme quelque chose de plus qu’un simple concept commercial, qu’une stratégie mondiale de vente, qu’une compétition pour la conquête de nouveaux marchés qui réduirait les politiques nationales à la dimension de segments d’application et de courroies de transmission.

 C’est que depuis quelques décennies, la pensée économique s’est comme rabougrie pour devenir une pensée soumise à la seule obligation de résultats commerciaux. Il est vrai que c’est depuis longtemps que la notion lumineuse de " civilisation " a été remplacée par la rêche notion de " développement ", que l’idée de " progrès " a cédé la place au terme " croissance " que mesure un taux dérisoire, et que les nations ne sont plus regardées qu’à travers les " avantages comparatifs " qu’elles peuvent présenter à la compétition internationale. 

Aujourd’hui, la compétitivité risque d’être aux peuples ce que la sélection naturelle selon Darwin a été aux espèces révolues, avec la réserve que la première n’est pas, comme la seconde, une loi de la nature, mais une règle posée par les hommes, une règle qui n’élimine pas seulement les " faibles " et les " mauvais " sur le long terme, mais aussi les " moins forts " et les " moins bons " en des délais fulgurants.

 A des peuples issus de complexes culturels et mentaux qui n’ont pas sécrété des valeurs philosophiques comme défi prométhéen, le sens tragique, ou la volonté de puissance, ni des valeurs économiques comme l’utilitarisme, le libéralisme ou le management,  on demande de décliner leurs avantages comparatifs et de localisation comme on décline son identité au seuil d’une entrée gardée, de se mettre immédiatement à niveau, de se désarmer douanièrement, de se recentrer sur leur " métier de base ", d’être leader dans quelque chose, et ce pour devenir éligible à la vie dans la nouvelle économie et le nouveau monde.

 Un monde nouveau pour des peuples anciens que la nature, le climat, le hasard de la géographie et les agressions coloniales ont défavorisés et affaiblis, et qu’une mondialisation non maîtrisée excluerait définitivement de la vie moderne.

 La moitié de l’humanité vit aujourd’hui avec moins de deux dollars par jour, plus d’un milliard de personnes vivent avec moins d’un dollar par jour et, selon une étude récente du FMI sur les progrès accomplis dans le monde entre 1900 et 2000, l’actuel index de développement humain (IDH) de l’Afrique subsaharienne serait égal à celui de l’Europe en 1870.

 Un autre paramètre permet de mesurer l’exclusion du continent africain : sur les 644 milliards de dollars d’IDE réalisés en 1998, l’Afrique n’en a reçu que 1,2% soit moins de Singapour.

 Pourquoi vouloir produire toujours plus et mieux, pourquoi chercher à innover en permanence, pourquoi aspirer, par la médecine et le génie génétique à prolonger la durée de la vie, si la technologie aboutit à la disqualification des hommes, si l’accroissement des richesses dans une région engendre la pauvreté dans une autre, si, dans la comptabilité mondiale, l’homme est considéré ici comme une ressource, et là comme une charge ?

 Prises au pied de la lettre, appliquées systématiquement, la religion du business et la logique darwinienne qui la sous-tend finiront par chasser l’homme du travail, et il ne restera alors des peuples qui composent notre monde que les groupes et les individus " économiquement viables ".

 Fuite en avant sans perspective d’un monde où l’homme est devenu inutile, où le culte de l’efficacité et la logique de la productivité imposent un modèle sans but humain ni finalités morales, où les budgets consacrés à la recherche militaire et aux technologies de destruction ABC (atomiques, biologiques et chimiques) sont incommensurablement plus importants que ceux consacrés à la vie et à son épanouissement, et dont les seuls stocks actuels suffisent pour détruire plusieurs milliers de fois la planète. 

La mondialisation ne saurait reposer sur le seul principe de compétitivité sans nuire à long terme à l’intérêt de l’espèce. Elle doit signifier synergie à l’échelle du genre humain tout entier, mise en réseau des nations, combinaison de leurs facteurs de succès et de leurs idées, et constitution, à partir des apports de chacun, d’un gigantesque capital. C’est alors qu’elle ouvrirait des perspectives de vie inédites et exaltantes à tous les hommes, et deviendrait un idéal commun. 

La mondialisation n’aura de sens concret que si elle impliquait l’ensemble de la communauté internationale qui serait son cadre et son support, en même temps qu’elle lui fournirait des fins et ses moyens. Elle apparaîtrait alors comme l’aboutissement d’un processus commencé il y a six mille ans, et la réalisation d’un rêve aussi vieux que le monde, celui de l’unité du genre humain, d’un genre humain tant de fois échaudé par les tentatives d’unification par la sujétion et la domination dont est parsemée l’Histoire, mais qui, à peine sorti d’une expérience tragique, se met de nouveau à rêver, à rêver encore et toujours de l’avènement d’un monde unifié et pacifié. L’Europe peut être citée ici en exemple.

 A l’orée du troisième millénaire, le vieux rêve semble être devenu de lui-même une réalité. Nous voilà en situation de pré-fédération, nous voilà désormais devenus un petit village planétaire, communiquant les uns avec les autres à la vitesse de l’éclair, nous regardant les uns les autres via le satellite, achetant et vendant par Internet. Le décor qui nous entoure, le cadre dans lequel nous vivons, la révolution des télécommunications et de l’informatique, nous ont mis en condition d’unification. Seules nos anciennes représentations culturelles, nos idées politiques, les pulsions de domination encore enfouies dans notre inconscient s’inscrivent en faux contre cette tendance jamais démentie de l’Histoire, contre cette masse de faits qui nous submerge et nous indique le chemin à suivre. 

Il est établi que les hommes consentent difficilement à changer de paradigmes, et qu’ils sont portés à juger le futur avec les critères du passé. Nous sommes capable de sonder l’espace infini, de percer les mystères du vide sidéral, de dupliquer les espèces, mais pas de nous départir de nos anciens schémas mentaux, de nous libérer de nos préjugés et de nos préventions. Ce qui sépare aujourd’hui les hommes, ce sont moins les idéologies que l’accès à l’égalité des chances.

 Dans cette même ville de Genève, Rousseau écrivait il y a près de trois siècles : puisque aucun homme n’a une autorité naturelle sur son semblable, et puisque la force ne produit aucun droit, restent donc les conventions pour base de toute autorité légitime parmi les hommes ".

 Les problèmes qui se posent aujourd’hui aux nations ne peuvent plus trouver leur traitement et leur satisfaction dans le seul cadre national. Ils requièrent une approche globale et une gestion universelle. Le droit international repose sur le principe de la souveraineté des Etats, mais il est devenu patent que des mécanismes doivent être trouvés pour que, sur la base et partant de ce principe intangible, des questions comme celles du terrorisme, de la cybercriminalité, de l’eau, de l’air, de l’espace, etc, soient traitées selon une approche internationale. 

La nécessité d’un droit international élargi aux domaines non encore couverts, et le besoin d’une éthique à l’échelle du monde sur laquelle il reposerait, se font ressentir pour accompagner et encadrer la mondialisation, car tandis que les Etats déréglementent et concèdent des pans entiers de leurs anciens pouvoirs régaliens, il ne s’est pas formé d’autorité régulatrice et modératrice à l’échelle de la planète, capable d’établir, un peu à l’exemple de l’OMC, des règles de jeu acceptées de tous. Un pouvoir d’arbitrage agissant au nom et pour le compte de la communauté internationale dans son ensemble devrait être mis en place au sein d’une Organisation des Nations Unies réformée et adaptée aux conditions du monde nouveau dans lequel nous sommes déjà engagés.

 Les marchés nationaux n’ont plus de sens, et c’est pourquoi les zones de libre-échange, les regroupements régionaux, les unions douanières et monétaires peuvent être considérés comme des étapes, des jalons et des itinéraires de convergence sur la voie complexe de la mondialisation, non pas seulement des marchés, mais de la gestion du devenir humain dans sa globalité.

 De grands ensembles régionaux se sont déjà formés ou sont en voie d’élargissement : l’ensemble Euro-méditerranéen (Union européenne + PECO + les 12 pays méditerranéens du processus de Barcelone), l’AFTA (ou ALENA), l’APEC (Asia Pacific économic coopération). En Avril dernier, s’était tenu le premier grand rassemblement de l’an 2000, le sommet euro-africain du Caire qui, s’il n’a pas été l’occasion de prendre de grandes décisions, a néanmoins créé une nouvelle perception de la coopération inter-continentale.

 L’économie possède le pouvoir de structurer les comportements et de modeler les pensées, et c’est en vertu de ce pouvoir que les intérêts des nations peuvent trouver dans l’internationalisation des modes de production et des échanges leur juste satisfaction, si elle est couplée à des valeurs universellement admises. Il s’agit donc d’œuvrer à promouvoir au cours des prochaines décennies un système de valeurs international fondé sur une répartition proportionnelle des charges et des profits, des devoirs et des droits. 

Une conscience universelle peut surgir des connaissances nouvelles, des conditions d’existence induites par la planétarisation des enjeux et des périls. Une économie mondialisée requiert des hommes mondialisés, c’est à dire des citoyens du monde acquis à l’idée d’une bonne gouvernance internationale, Ce qui pose le problème de la mondialisation du système d’éducation, et la nécessaire standardisation des programmes d’enseignement et de formation. 

Les valeurs de marché ne sauraient constituer à elles seules les repères de notre temps. Or, que penser quand on apprend qu’en novembre prochain va se tenir à la Haye une Conférence internationale pour réglementer les émissions de gaz à effet de serre, où il est à craindre que l’air ne devienne une valeur marchande, puisqu’une proposition de l’Union Européenne suggère l’institution d’un marché du " droit de polluer " où chaque pays se verrait attribuer un quota de rejet, appelé " permis d‘émission ", qu’il pourrait vendre sur le marché à un pays plus polluant ?

 La société civile internationale a fait une entrée remarquée dans la gestion des affaires mondiales à l’occasion de la réunion avortée de Seattle, des dernières assemblées du FMI, de la Banque Mondiale et de la Banque Asiatique de Développement, faisant entendre des voix revendiquant implicitement une mondialisation à visage humain, opposant un discours d’essence morale aux froids calculs des organisations financières régionales et internationales, et plaidant, somme toute, pour un ordre éthique mondial que seule une ONU reformée pourrait instaurer.

 Le débat sur la réforme des institutions de Bretton Woods et l’introduction de critères économiques et sociaux dans leurs grilles d’analyse est aujourd’hui largement ouvert. Comme pourrait être reprise l’idée émise par la France il y a quelque temps sur la création d’un Conseil de Sécurité économique au niveau de l’ONU.

 Si l’évolution est l’œuvre de la nature, l’Histoire est le résultat des actions de l’homme, de ses décisions, bonnes ou mauvaises.

 Je vous ai parlé en qualité de président de l’Organisation de l’Unité Africaine, et à quelques jours de la fin d’un mandat que j’ai consacré au retour de la paix et de la concorde à l’intérieur des nations africaines et entre elles.

 J’ai laissé parler mes profondes convictions et ma foi absolue en un monde capable, pour peu qu’il prenne une juste orientation et de bonnes décisions, d’instaurer la paix universelle et l’égalité des chances entre les hommes et les peuples. 

Il n’est pas facile de changer le cours des choses, ni de réaliser en quelques décennies ce a quoi l’Histoire, à travers ses méandres, nous invite depuis des millénaires. J’ai tout simplement voulu dire : gardons le cap, continuons de cheminer dans la direction indiquée par les grandes religions et les sages de tous les temps, celle du BIEN, du bien de tous les hommes, de tout homme et de tout l’Homme.